Sandro Gozi: « Nous devons montrer aux citoyens que nous pouvons nous opposer au pouvoir démuesuré des Big Tech »
Publiè dans Le Monde, 5 September 2025
Le président américain a une nouvelle fois menacé ses partenaires internationaux, annonçant des « droits de douane substantiels » et des restrictions à l’exportation contre tout pays qui oserait introduire une taxe numérique ou appliquer ses propres règles à l’encontre des entreprises technologiques américaines.
Emmanuel Macron a averti que ces menaces de Donald Trump seraient assimilables à de la « coercition » et que les Européens y répondraient avec une position « inflexible ». Ce qui avait été présenté en Ecosse comme un « accord » entre Trump et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, n’a donc jamais été qu’une trêve fragile, d’ores et déjà rompue.
Derrière l’annonce de Donald Trump se cache une alliance contre-nature entre le pouvoir politique américain et les géants mondiaux de la technologie, des entreprises qui n’ont aucune envie de se conformer aux règles de l’Union européenne (UE) ou à toute autre réglementation. Presque toutes originaires des Etats-Unis, ces sociétés se montrent généreuses pendant les campagnes politiques, et encore plus généreuses après. A la suite de sa promesse d’investir près de 100 milliards de dollars (85,8 milliards d’euros) dans l’industrie américaine, Tim Cook, le PDG d’Apple, a ainsi offert à Trump une plaque en verre « Made in USA » sur un socle en or 24 carats – un cadeau plus adapté à un pharaon qu’à un dirigeant démocratique.
Certaines de ces mêmes entreprises technologiques avaient pourtant prétendu soutenir l’approche de l’UE en matière de politique technologique, avant de changer de discours après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Elles ne font aujourd’hui plus mystère de leur profonde aversion pour la transparence, la protection des données et la responsabilité démocratique. Et si elles justifient leur désir de transformer le secteur du numérique en Far West par les nécessités de l’innovation, cette dérégulation a surtout pour avantage d’augmenter leurs profits.
Notre liberté en jeu
L’Europe ne peut se permettre la moindre ambiguïté, et encore moins de se soumettre aux souhaits d’une poignée d’oligarques. Il ne s’agit pas de détails techniques sur la fiscalité ou la réglementation numériques : c’est bien notre souveraineté et notre liberté qui sont ici en jeu. Les lois de l’UE sont rédigées dans l’intérêt des citoyens européens, et n’ont certainement pas à être réécrites sous la pression d’entités étrangères.
Des lois telles que la loi sur les services numériques (Digital Services Act, DSA) et la loi sur les marchés numériques (Digital Markets Act, DMA [règlement destiné à faciliter la concurrence des petites entreprises face aux géants du numérique]) ne visent aucun pays ni aucune entreprise en particulier. Elles organisent la concurrence, protègent nos citoyens et soutiennent la création de marchés numériques plus ouverts et plus performants.
Elles accordent aux Européens des droits dont les Américains ne bénéficient toujours pas : se rétracter après un achat, ne pas voir ses données personnelles vendues sur les marchés sans son consentement, une économie numérique plus équitable où une poignée de géants ne dicte pas leurs conditions à des centaines de millions de citoyens. Ces lois constituent le pilier de notre autonomie réglementaire et prouvent que l’Europe est toujours en mesure de fixer des normes susceptibles d’être adoptées à l’échelle mondiale.
Face à la nouvelle menace brandie par Donald Trump, l’UE doit être prête à défendre son autonomie par des actions concrètes. Nous devons aller plus loin et mettre en place une taxe numérique, car l’équité exige que les plateformes mondiales paient leur part. Nous devons activer les nouveaux instruments anti-coercition de l’UE, des outils conçus précisément pour contrer le chantage et les représailles commerciales déloyales.
Dialogue possible et souhaitable
Et pour s’assurer que la Commission européenne ne cède pas, il faut accroître la pression et exiger qu’elle mette en œuvre pleinement, rapidement et de manière adéquate les lois DSA, DMA et autres législations relatives au numérique et à l’intelligence artificielle (IA). Dans le cas contraire, le Parlement européen prendra des mesures par le biais de législations, de résolutions et, si nécessaire, de la Cour de justice européenne.
Si les Etats-Unis restent un allié stratégique, les alliés ne se tyrannisent pas entre eux. Le dialogue est possible et souhaitable. Nous sommes ouverts à des discussions structurées avec Washington sur la transparence réglementaire, l’interopérabilité et le respect des procédures. Le dialogue sur les questions technologiques et numériques a déjà commencé et devrait rester une discussion ouverte et franche, menée sur un pied d’égalité.
En tant qu’Européens unis, nous devons montrer à nos citoyens et au reste du monde que nous sommes capables de poser des limites au pouvoir démesuré des géants technologiques. Nous devons montrer que nous sommes prêts à utiliser notre poids et notre puissance pour contrer l’arrogance de notre allié historique.
Trump n’est pas le « président de l’Europe », même s’il aime le penser et le dire, et l’UE n’est pas née pour « nuire aux Etats-Unis », comme il l’a aussi déclaré. L’UE est une union de valeurs et d’intérêts communs que nous devons toujours être prêts à défendre.






