OPINION. « Pour une Europe puissance : l’heure des transformations », par Sandro Gozi, secrétaire général du parti démocrate européen

Pour faire face aux défis de la guerre en Ukraine, de la pression migratoire, et de la transition écologique, Sandro Gozi, député européen Renew Europe et secrétaire général du parti démocrate européen, appelle à passer d’une Europe règlementaire à une Europe politique.

Par Sandro Gozi
Publié le 01/08/25 à 17:00

« Pour être respectés, il faut être craints. Nous ne sommes pas assez craints», aurait dit le président Macron à propos de l’accord sur les tarifs douaniers entre Donald Trump et Ursula von der Leyen. Vrai. Et pour être crainte, l’Union doit devenir plus puissante, plus efficace et plus démocratique. Elle se trouve à un tournant historique : la transformation de l’ordre mondial met à l’épreuve la maturité du projet européens, les négociations sur les tarifs avec le président américain ne sont qu’un épisode d’une nouvelle histoire.

Avec l’unification du continent, de l’Ukraine à la Moldavie, de la Géorgie aux Balkans occidentaux, cette transformation n’est pas seulement un nouveau chapitre de l’histoire européenne. La question dépasse la géopolitique car elle touche aussi la solidité institutionnelle, la cohérence démocratique et l’efficacité de l’action collective.

Sans réforme en profondeur, sous la pression croissante des enjeux géopolitiques, l’élargissement risque de se transformer en désagrégation silencieuse, en paralysie décisionnelle et en perte de crédibilité. Le poids de l’unanimité sur des dossiers clés (politique étrangère, défense, budget et investissements) devient insoutenable. Une Europe à trente-cinq États membres ou plus, où un seul peut tout bloquer, est vouée à l’impuissance voire à disparaître de la carte géopolitique du monde.

Il est urgent de changer de paradigme.

Il ne s’agit pas d’imposer à tous les pays les mêmes objectifs ni d’accélérer uniformément, mais de cesser d’empêcher ceux qui souhaitent progresser vers une Union politique, notamment par les vétos qui sont incompatibles avec l’Europe dont nous avons besoin. Ceux qui veulent une Europe plus efficace, plus puissante et plus démocratique doivent pouvoir avancer à leur rythme. Il faut une Europe du libre choix politique, avec un noyau politique très dense et des niveaux d’intégration différents, où certains États peuvent approfondir leur union selon leurs désirs – notamment en matière de défense, de diplomatie et d’investissements – tandis que d’autres restent dans le marché unique.

Il faut une Europe du libre choix politique, avec un noyau politique très dense et des niveaux d’intégration différents

L’Union ainsi réformée devra aussi construire une nouvelle architecture de stabilité continentale en lançant, après la guerre en Ukraine, un nouvel « Acte d’Helsinki », avec des partenaires comme le Royaume-Uni, le Canada, la Norvège et les États-Unis.

Face à l’unification européenne et au désordre mondial, la question est : quelle Europe voulons-nous ? Une simple plateforme commerciale avec des règles minimales et des intérêts divergents, destinée à subir les choix des autres ? Ou une puissance politique capable de protéger, d’investir, de défendre et de guider ? Pour rester fidèles au projet européen, nous devons choisir la seconde option. Et pour y parvenir, il nous faut les bons outils.

Il faut repenser nos modes de fonctionnement : privilégier un exercice partagé de souveraineté, plus efficace et plus démocratique. Cela implique d’utiliser pleinement les traités pour décider à la majorité, de modifier ces traités en cas d’adhésion, d’accroître nos ressources propres, et de doter le budget européen d’une capacité fiscale autonome. L’Union doit devenir un moteur stratégique pour l’investissement, l’innovation, la sécurité et la cohésion.

Il faut aussi construire une véritable démocratie transnationale, avec un Parlement légiférant sur toutes les compétences partagées, une élection directe partielle de députés via des partis européens, et un vrai président à la fois de la Commission et du Conseil européen. Une telle démocratie renforcée permettrait à l’Europe d’agir face aux grands défis : guerre en Ukraine, pression migratoire, compétition technologique, transition écologique, instabilité mondiale, et logiques impériales – de la Chine, dela Russie et désormais des États-Unis. Dans un monde où la force prime sur les règles, l’Union doit devenir une puissance ou se soumettre voire disparaître.

La souveraineté européenne, garante de liberté, de respect de la diversité et du pluralisme, ne consiste pas à brandir un drapeau, mais à transformer la réalité selon nos valeurs et intérêts. Sur les enjeux majeurs, cette souveraineté ne se retrouve que dans l’action commune, tout en respectant les identités nationales, régionales, communales et celles des minorités. La doctrine sociale de l’église, le fédéralisme et la subsidiarité constituent d’importantes garanties de pluralisme et de décentralisation.

Dans un monde où la force prime sur les règles, l’Union doit devenir une puissance ou se soumettre voire disparaître

Les résistances existent. Certains gouvernements craignent de perdre le contrôle. Mais la vraie perte serait l’incapacité à répondre aux attentes des citoyens. Une Europe qui promet sans agir, qui parle sans décider, nourrit la défiance. L’euroscepticisme croît là où l’Europe manque. La solution : une Union qui fonctionne, qui protège et qui guide. Une Union qui montre que démocratie et efficacité ne s’opposent pas mais se renforcent mutuellement. Et qui, contrairement à certaines initiatives comme

celles d’Ursula von der Leyen dans le domaine économique et commercial, ose faire preuve de puissance.

Ce chemin vers une nouvelle Europe doit commencer immédiatement. Il faut cesser les ambiguïtés. On ne peut pas aspirer à une influence mondiale, à l’unification du continent et à plus de puissance sans réformes. L’idée d’un noyau politique dense qui avance plus vite ne renie pas l’unité mais la préserve. La coopération renforcée doit devenir un moteur de progrès, ouverte à tous, dans le respect

Soit nous avançons résolument dans cette direction, parfaitement réaliste, soit les États les plus volontaires auront raison de tracer une nouvelle voie en dehors des traités actuels. Les grandes tendances de l’histoire ne se bloquent pas par des vétos, elles se surmontent par du leadership et une vision.

Notre ambition ne peut pas être de subir. Elle doit être de conduire. L’unification offre l’opportunité de passer d’une Europe purement règlementaire à une véritable Europe politique ; d’un marché intérieur à une communauté de destin ; d’une simple coexistence à une citoyenneté pleinement politique.

C’est le temps des choix. Voulons-nous être parmi les bâtisseurs du nouvel ordre mondial ou disparaître de la scène ? Le statu quo mène à l’impuissance. En revanche, le libre choix politique garantit efficacité, puissance, démocratie, respect des identités et des diversités.

L’unification offre l’opportunité de passer d’une Europe purement règlementaire à une véritable Europe politique

Les pères fondateurs de l’Europe ont construit la paix face aux puissances nationalistes. Notre génération, celle des bâtisseurs de demain, a le devoir de bâtir une nouvelle puissance démocratique.

Ce n’est pas le moment des ajustements timides, mais celui des transformations profondes.

L’Europe adulte ne peut être une somme d’égoïsmes et de réticences. Elle doit être une puissance politique volontaire de peuples libres.

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